• ♥ Joyeuse Saint-Valentin, Léonie & Martial ♥

    Pour de vrai, lors de leur Saint-Valentin de l'an de grâce 1886, Martial sera loin de Léonie, mais espérons qu'il n'oublie pas de lui envoyer une carte...

    J'ai donc tenté d'en recréer une à la mode des années 1900.

    Ci-dessous, l'image de base sur laquelle j'ai travaillé :

    ♥ La Saint-Valentin de Léonie & Martial ♥


    votre commentaire
  • Ce que j'ai appris au hasard de mes lectures : 

     Les coulisses de la semaine de printemps 1885 pour Martial et Léonie

    En m'amusant à faire l'acte de mariage de Martial et Léonie, j'ai appris plusieurs choses :
    * au XIXe siècle et au début du XXe siècle, le prénom usuel était souvent le dernier prénom dans l'ordre de l'état-civil
    * la majorité matrimoniale étant de 25 ans pour les hommes et de 21 ans pour les femmes (alors que la majorité civile était de 21 ans pour les deux), le consentement des parents était obligatoire pour les mineurs ; si l'âge de la majorité matrimoniale est dépassé, les époux sont obligés de notifier leur projet de mariage par un acte notarié appelé "acte respectueux" que les parents peuvent refuser  3 fois, de mois en mois, avant que leurs enfants ne puissent se marier ; au-delà de 30 ans pour les hommes et 25 ans pour les filles, un seul acte respectueux, suffit !

    Lire la suite...


    14 commentaires
  • [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Pour la première fois depuis leur mariage, Léonie se leva avant son mari qui cuvait son vin à ses côtés en ronflant bruyamment. Elle ne savait pas si elle devait se fâcher ou s'attendrir de cette situation. Pour la première fois, il lui apparut vulnérable. Était-ce dû à cette mèche fauve qui lui barrait le front ? Ce bras qui pendait mollement hors du lit ? Ou ce caleçon qui s'était malencontreusement ouvert sur l'arrière, révélant la partie la plus charnue de son individu ? Ses yeux revenaient sans qu'elle le veuille à ce morceau de chair rebondi, aussi tentant qu'une belle pomme à croquer.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Elle se rapprocha du lit, s'agenouilla à hauteur de son visage qu'elle contempla attentivement. Même privé de son magnifique regard pers, les traits ne perdaient rien de leur beauté, paraissant juste plus virils qu'à l'ordinaire. Elle cueillit entre les siennes la grande main meurtrie de cals qui pendait dans le vide, la porta à ses lèvres. A cet instant, elle avait envie qu'il s'éveille, juste pour avoir le plaisir de sentir peser sur elle son regard bienveillant.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « M. Lambert ? » tenta-t-elle doucement.

    Mais seul un grognement lui répondit.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Léonie prit alors l'initiative de nettoyer l'étable. Même chez ses parents, elle n'avait jamais accompli cette tâche, réservée aux valets que son père employait. Aussi mit-elle un temps fou à soulever à l'aide de la fourche toute la paille souillée, qu'elle versait dans la brouette pour la vider ensuite dans la rigole prévue à cet effet dans la cour. Elle fut surprise en rentrant de constater que le lit était vide, mais elle eut beau appeler son mari, aucune réponse ne lui parvint. Elle dut se rendre à l'évidence : Martial avait vaqué à ses occupations sans la saluer, et cette constatation lui causa du chagrin, en même temps qu'elle ressentait un inexplicable malaise.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Peu auparavant, un violent mal de crâne avait réveillé Martial. Il s'était retrouvé allongé seul sur le lit, ne se rappelant plus s'y être couché ni encore moins s'être déshabillé. Il avait la langue pâteuse et l'esprit embrouillé. Et terriblement mal aux cheveux. Puis il se souvint- « comme un animal », « un véritable calvaire » - et la douleur revint se loger au creux de sa poitrine, lancinante. Avisant par-terre ses vêtements souillés de la veille, il enfila des habits propres, alla plonger sa tête dans un seau d'eau glacée pour s'éclaircir les idées puis partit vers ses parcelles en évitant soigneusement l'endroit où il entendait Léonie s'activer. On était dimanche mais il ne revint pas de l'après-midi, contrairement à son habitude dominicale, ni même le soir, manquant son sacro-saint bain de la semaine. Léonie, qui pensait le trouver au café avec ses nouveaux compagnons, s'en revint bredouille du bourg, et se coucha très inquiète.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Martial partait désormais très tôt le matin et revenait très tard dans la nuit pour ne plus avoir à croiser sa femme ni lire dans son regard tout le mépris qu'il lui inspirait.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Léonie avait beau veiller tard, jamais il ne rentrait avant qu'elle ne se couche. Quand lutter contre le sommeil devenait trop difficile, elle mettait pour lui une assiette au chaud, se glissait entre les draps froids, finissait par s'endormir, ne l'entendant jamais rentrer ni se coucher. Et le matin au réveil, elle était seule dans le grand lit vide, le manque de ses bras protecteurs autour d'elle se faisant de plus en plus cruellement sentir. Elle avait cru un moment qu'il couchait ailleurs, mais elle retrouvait chaque matin l'assiette vide et elle découvrit bientôt qu'il dormait dans l'étable, la paille qui lui avait servi de couche ayant gardé la forme de son corps.

    Au bout de quelques jours, Léonie s’inquiéta sérieusement de l'étrange comportement de son mari. Certes, Martial avait l'habitude de passer le plus clair de son temps sur ses parcelles, mais là, ils ne se croisaient même plus. Léonie aurait pu attendre la période de la tonte des moutons, qui retiendrait Martial quelques jours à la ferme mais elle ne se sentait pas prête à patienter deux semaines de plus.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Un matin, après s'être cassée le dos à faire la lessive et s'être abîmée les mains au contact de l'eau glacée, elle se décida à préparer un pique-nique qu'elle voulait partager avec son mari. Ne sachant où le trouver, elle eut l'idée d'appeler le chien :

    «  Allez, Gambetta, cherche ton maître ! Cherche ! »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Le Saint-Hubert jappa joyeusement, fila comme une flèche en direction du Rocher des Menschs, avant de s'arrêter tout aussi brutalement pour vérifier que sa maîtresse n'était pas à la traîne. Puis il repartit en faisant des allers-retours vers Léonie. La jeune femme, qui suivait maintenant le chien depuis de longues minutes à travers broussailles et futaies, finit par se demander si elle avait eu raison de se fier à lui. Le panier commençait par peser très lourd au bout de son bras. Enfin, en entendant les aboiements joyeux de Gambetta, elle sut que son mari n'était plus loin. Le visage de Martial se décomposa en la voyant. Un tel déplaisir pouvait se lire sur ses traits qu'elle faillit rebrousser chemin puis elle avisa ses yeux rougis de chagrin et ses traits anormalement tirés de fatigue. Elle s'approcha.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Que-que-que que faites-vous ici ? l'accueillit-il d'une voix rogue.

    — Passer un peu de temps avec mon mari ! »

    Son affirmation qu'elle croyait propre à l'amadouer tomba à plat et elle remarqua l'espèce d'hostilité blessée qui logeait dans son regard. C'était la première fois que Martial la fixait avec si peu de bienveillance et elle faillit se décourager. Elle insista pourtant, déterminée à comprendre son changement de comportement à son égard :

    « Vous ne pouvez pas me fuir continuellement, je suis votre femme ! Je vous ai apporté de quoi manger, j'ai l'impression que vous ne vous nourrissez pas assez... »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Mais elle se heurta à nouveau au silence accusateur de son mari. De mauvaise grâce, Martial finit pourtant par s'asseoir sur la couverture qu'elle avait déployée par terre.

    « J'ai l'impression que vous m'évitez. Ai-je fait quelque chose de mal ? »

    Martial eut un hoquet de surprise, interloqué par tant d'aplomb. Il la fixait, tentant de deviner ses intentions. Un peu plus, il se serait laissé prendre par cet air abattu et contrit, ce ton mourant de sincérité. Pour sûr, il avait épousé une sacrée comédienne !

    « Je-je-je suis désolé d-d-d-de vous imposer ce ca-ca-ca calvaire à mes co-co-co côtés ! »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    A ces mots, Léonie comprit immédiatement qu'il avait entendu sa conversation avec sa sœur et elle en éprouva une honte immense. Elle se pencha vers lui, lui dit sur un ton très doux :

    « Si vous avez surpris les propos irrespectueux de ma sœur à votre égard, vous avez aussi entendu la réponse que je lui donnais et dans laquelle je vous défendais? »

    Martial ne se souvenait pas des mots apparemment gentils de sa femme, il ne se souvenait que de l'affreuse douleur qui lui avait broyé le cœur et de sa fuite éperdue à travers bois. Il la regardait d'un air méfiant mais une curiosité irrépressible lui fit poser la question qu'il s'était pourtant interdit de verbaliser.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Et q-q-q-q-qu'avez-vous d-d-d-dit ?

    — Que vous étiez un homme bon et respectueux. Je le pense sincèrement... même si au début j'avoue que je n'avais guère d'estime pour vous. Reconnaissez que les circonstances de notre mariage ne m'ont guère encouragée à vous apprécier à votre juste valeur. Après tout, vous m'avez achetée comme une vulgaire pouliche... »

    Ce fut au tour de Martial de rougir de honte.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Sa-sa-sa-ça ne s'est pa-pa-pa-pas tout à fait passé co-coco-comme ça... d-d-d-demandez à votre père si vous ne me croyez pa-pa-pa-pas...

    — Je ne lui demanderai pas car je crois mon père tout à fait capable de sacrifier sa fille dans le seul but de faire fructifier son patrimoine.

    — V-v-v-vous vous sentez donc sa-sa sa-sa sacrifiée ? » s'écria-t-il mortifié, tandis qu'une espèce d'horreur blessée se peignait sur son visage.

    Léonie s'en voulut derechef pour sa maladresse, tenta de rattraper ses paroles malheureuses :

    « Au début, oui... Ne m'en veuillez pas mais je vous tenais alors pour responsable... Maintenant, j'ai juste envie de découvrir l'homme que vous êtes vraiment. Je ne suis ni mon père ni ma sœur. Vous savez maintenant comment ils vous voient mais je ne pense pas qu'ils vous voient de la bonne façon... »

    Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Durant toute sa plaidoirie, Léonie, dans un geste inconscient, n'avait pu s'empêcher de faire aller et venir ses doigts sur l'avant-bras dénudé de son mari, qui, à ce contact, sentit ses résolutions s'amollir dangereusement. Il se sentait désarmé par la caresse involontaire de sa femme et son regard avidement fixé sur lui dans une supplique muette.

    « Je suis votre femme désormais, vous ne pouvez pas continuer à m'ignorer, même si je ne suis pas celle que vous espériez au final... J'apprécierais que vous rentriez plus tôt dorénavant, que je ne sois plus seule pour le souper. Votre... votre présence me manque. Vraiment... »

    Martial était furieusement tenté d'accepter sa proposition, malgré sa peur tenace d'être déçu à nouveau mais l'espoir ne voulait pas quitter son cœur. Aussi, quand les lèvres de Léonie se posèrent doucement sur sa joue, capitula-t-il, à la fois troublé et dépité de céder aussi vite.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Je serai d-d-d-de retour p-p-p-pour le souper... »

    Il se remit brusquement sur ses pieds. Puis, après une hésitation, il ajouta :

    « Au fait, ce dé-dé-dé déjeuner, c'était très b-b-b-bon.

    — Alors, à ce soir... n'est-ce pas ? Vous avez promis » insista-t-elle en lui adressant un sourire incertain.

    Bien que Martial se sentît encore mortellement blessé, son amour pour Léonie était plus puissant que son amour-propre.

    « Oui, p-p-p-promis... »

    Léonie repartit, le cœur plus léger, même si elle avait conscience d'être passée à côté de la catastrophe et que la paix retrouvée de leur ménage était bien fragile. Mais elle se promit de prendre dorénavant tellement soin de son mari qu'il ne pourrait que se féliciter de lui avoir accordé son pardon.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Rentrée aux Agasses, Léonie fut prise par une frénésie d'activités, soucieuse que tout soit parfait pour le retour de Martial. Après s'être occupée de la basse cour, avoir nourri le cochon et nettoyé l'étable avant le retour des vaches, mis la soupe à chauffer, elle s'octroya un moment de détente, s'assit sur le banc d'où la vue donnait sur le Rocher des Menschs. Elle ouvrit Les Trois Mousquetaires au chapitre XVIII dont la page avait été marquée par un ruban de laine peignée. Cette édition de 1846 illustrée par Vivant Beaucé avait été offerte à son frère Léon par son parrain le jour de sa communion. Léonie avait toujours adoré cette histoire et son frère lui avait cédé son bien le plus précieux pour la consoler de ses noces avec Martial Lambert. Aujourd'hui, elle n'avait plus tant besoin d'être consolée mais elle prenait plaisir à s'imaginer sous les traits de Constance Bonacieux tandis que Martial revêtait la tenue de mousquetaire de d'Artagnan. Plongée dans sa lecture, elle n'entendit qu'au dernier moment les cailloux du chemin rouler sous les pas d'un visiteur. C'était Martial Lambert qui s'approchait. Léonie referma brutalement le livre, confuse de le voir rentrer si tôt et surtout d'être surprise en attitude paresseuse. Il était en effet mal vu qu'une femme lise car son devoir était de se consacrer à ses tâches ménagères dont toute distraction était bannie. Aussi, Léonie se releva-t-elle mal à l'aise et crut bon de se justifier :

    « Le souper mijote sur la cuisinière, et l'étable vient d'être nettoyée et... et... et je vous attendais... »

    Elle avait posé le livre sur le banc et s'approchait pour aider Martial à retirer sa veste. Celui-ci se laissait faire, surpris de la voir si fébrile.

    « Q-q-q-q-que lisiez-vous ? lui demanda-t-il doucement.

    – Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Vous connaissez ? »

    Martial secoua la tête en signe de dénégation, gêné de son manque d'instruction. 

    « Voulez-vous que je vous lise le début pendant que la soupe mijote ?» Lui proposa la jeune femme, ne sachant trop comment sortir de sa situation fautive.

    Les yeux de Martial s'éclairèrent de joie et ils s'installèrent à l'intérieur.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Le premier lundi du mois d’avril 1626, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes le long de la grande rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse, et appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc-Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compacte, bruyant et plein de curiosité. En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’... »

    Martial écoutait amoureusement sa femme, la tête posée sur sa main. Elle avait une très jolie voix de contralto qui lui faisait penser aux sons harmoniques de son violon étouffés par la soie la plus douce. Il se laissait bercer par les mots, se délectant de la douceur et de la joliesse de son visage penché sérieusement sur le gros livre en cuir dont elle suivait du doigt les mots formant des phrases formant à leur tour une histoire qui lui parvenait comme assourdie. Cela lui rappelait avec une douceur nostalgique tous les soirs où Pépé Mahut s'était installé auprès de la cheminée pour lire à voix haute le feuilleton paru dans Le Petit Ardennais. Goûtant la quiétude de ce moment, il imaginait Léonie en train de lire cette histoire à leurs enfants, assis au coin du feu sur le petit banc qu'il leur aurait fabriqué.

    «  Alors vous avez aimé? »

    Martial sursauta et se rendit compte qu'elle avait fini sa lecture.

    «  O-o-oui, beau-beaucoup...

    — Quel passage avez-vous préféré? »

    Il lui lança un regard penaud.

    « Ja-ja-j'avoue que je-je n'ai écouté que votre voix et p-p-pas les mots... Mais je-je-je vous p-p-p-promets que je f-f-f-ferai attention la p-p-p-p-prochaine fois, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant son air déçu.

    — Oh, mais j'y compte bien, s'écria-t-elle en retrouvant le sourire, et d'ailleurs je ne manquerai pas de vous interroger après ma lecture. »

    Et tandis qu'elle lui résumait le chapitre qu'elle venait de lui lire, il l'observait avec une douloureuse acuité. Comment pourrait-elle se contenter de vivre auprès d'un homme aussi rustre que lui, qui ne savait pas signer son nom et qui ne connaissait même pas l'existence d'Alexandre Dumas* ? Il finit par lui poser la question qui le tourmentait depuis la visite de sa sœur l'autre jour :

    « Êtes-vous ma-ma-malheureuse avec m-m-m-oi ? S'enquit-il en détournant le regard. Pa-pa-parce que-que-que je préférerais v-v-v-vous savoir heureuse a-a-a-avec un autre plutôt q-q-que malheureuse a-a-a-vec moi...

    — Oh, M. Lambert », s'écria-t-elle, touchée par cet aveu.

    Spontanément, elle vint s'asseoir sur ses genoux.

    Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Je vous assure que je ne suis pas malheureuse avec vous ! Les débuts de notre vie conjugale n'ont pas été faciles pour moi, il est vrai, mais c'était mon trop grand orgueil qui m'empêchait de réaliser la chance que j'avais de vous avoir pour époux... vous qui êtes si courageux et si bon ! »

    Martial, profondément remué par ces paroles, avait très envie de l'embrasser mais il espérait que pour une fois ce soit elle qui en prenne l’initiative. Il n'en crut pas son bonheur quand elle posa son front contre le sien tout en entortillant autour de son doigt une mèche de ses cheveux. Puis, timidement, elle se serra contre lui, appuya ses lèvres contre les siennes en un grand baiser tremblant, qui ressemblait à leur premier baiser d'amour.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Il n'eut pas le temps d'y répondre qu'une voix de stentor tonnait depuis la porte d'entrée restée ouverte :

    « M. et Mme Lambert ! »

    C'était le curé du village dont la silhouette noire s'encadrait dans le chambranle.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Martial et Léonie s'étaient brusquement levés, les joues toutes rouges d'avoir été pris en faute. Avant que l'un d'entre eux ait pu prendre la parole, l'homme en noir les avait devancés :

    « Comme vous ne veniez plus dans la maison du Seigneur, c'est son servant qui est venu à vous ! »

    Le curé Fromentin, soucieux de ne plus voir à la messe Léonie qui s'était toujours conduite en parfaite chrétienne jusqu'à son mariage, s'était décidé à se déplacer jusqu'à la fermette des Agasses pour comprendre le motif de son absence répétée. Il avait entendu Martial Lambert en confession lors de ses pâques quatre ans auparavant quand celui-ci lui avait avoué son amour pour Léonie Lesaunier mais il n'aurait jamais cru que le jeune paysan réussirait à s'en faire épouser. Il se doutait que l'assiduité du jeune homme à la messe n'avait été motivée que par ses sentiments pour la jeune fille, et maintenant, il craignait qu'il ne se détournât à nouveau de l'Eglise ou pire, que son irréligion naturelle ne déteignît sur sa jeune épouse. Il n'oubliait pas de quelle manière l'ancien curé avait réussi à amener, par la ruse, le jeune Martial à sa première communion malgré la mécréance de son grand-oncle. Il était désormais de son devoir de veiller à la sauvegarde de leurs âmes. Et ce qu'il venait de voir lui faisait craindre le pire. Certes, un homme devait assurer sa descendance, comme il était écrit dans les Textes sacrés, mais cela était péché que de trop aimer le corps de sa femme et prendre trop de plaisir avec elle.

    « Vous êtes attendus dimanche à la messe du matin puis en confession... En attendant, je ne verrais pas d'un mauvais œil que vous m'invitiez à rester pour le souper.»

    Alors, Léonie, cachant sa déconvenue, ajouta un couvert, tandis qu'on entendait au loin le lent troupeau de vaches conduit par le herdier rentrer au bercail.

     

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Le surlendemain dimanche, Léonie obligea Martial à revêtir son habit de noces que l'on réservait d'ordinaire pour les grandes cérémonies ou les jours de fêtes... - et plus tristement pour la toilette funèbre ! Elle-même se prépara avec un soin tout particulier, voulant faire honneur à son mari dont elle saisit le bras avec fierté pour se rendre au village. Il leur fallait une bonne demi-heure de marche pour arriver à Beauchamps. La brume s'était levée dévoilant la lumière dorée qui enveloppait la cîme blonde des peupliers. Martial avait posé sa grande main rugueuse sur la petite main gantée de Léonie qui serrait doucement le haut de son bras ; il accordait sa marche à la sienne pour ménager ses pieds chaussées exceptionnellement de bottines à talons.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    L'arrivée du couple Lambert sur le parvis de l'église ne passa pas inaperçue. Une femme en particulier les regardait s'approcher avec hargne. Il s'agissait d'Elisa Chasnel, la femme du cabaretier. Avoir revu Martial Lambert quelques jours auparavant dans son estaminet avait ravivé les souvenirs de son adolescence.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Elle l'avait trouvé encore plus beau que dans sa mémoire, d'une beauté plus mâle et plus affirmée, infiniment troublante. Elle se rappelait parfaitement  ce dimanche de printemps après le bal, celui où elle avait trouvé le courage d'inviter Martial à un rendez-vous secret. C'était l'année de ses seize ans. Elle avait dansé avec lui trois dimanches de suite sans oser lui adresser la parole autrement que pour lui demander d'être son cavalier. Finalement, ils avaient réussi à s'isoler, malgré le monde et les risques de commentaires malveillants que n'auraient pas manqué de colporter les vieilles filles et les veuves – celles-ci formaient une espèce de brigade des mœurs surveillant les moindres faits et gestes de la jeunesse et n'hésitant pas à rapporter aux parents le moindre écart de conduite.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Dix ans avaient passé mais Elisa se souvenait encore de la douceur de ses caresses et du goût de ses baisers. Elle se rappelait parfaitement les sensations éprouvées, les muscles durs de son corps contre le sien, la bonne odeur de sa peau – car aussi étonnant cela puisse paraître, Martial sentait bon contrairement aux garçons de sa connaissance dont les corps dégageaient à longueur d'année des relents de crasse et de sueur.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    A l'abri des regards, il l'avait délicatement embrassée avant de l'allonger avec douceur sur l'herbe puis de dégager la cheville qu'il avait porté à ses lèvres. Elisa se rappelait la chaleur de ses lèvres à travers ses bas de laine. Puis sa bouche avait remonté le long de sa jambe pour s'attarder au creux du genou avant de repartir plus loin, atteignant le haut de la jarretière où elle s'était posée sur le liséré fin de la peau. Elle avait eu la tête qui tournait, saoule des senteurs capiteuses de la nature qui revivait. Puis, les nuages s'étaient dissipés, le soleil avait crevé leur fragile abri de verdure, et Elisa s'était vue, allongée sur l'herbe, les jupes relevées, s'apprêtant à faire l'amour en plein jour ! Martial lui avait alors parlé, le regard un peu perdu, comme s'il ne savait pas lui-même ce qui devait suivre, lui demandant l'autorisation d'aller plus loin.

    «  Pardon ? » avait-elle soufflé d'une voix mourante.

    Il avait répété sa question mais en bégayant tellement qu’Élisa avait eu soudainement honte de lui, honte de son abandon à elle. Presque malgré elle, la réplique avait fusé, cinglante :

    «  J'espère que tu ne bégaies pas non plus du bas... »

    A ces paroles, Martial s'était brusquement enfui sans demander son compte. Et aujourd'hui, Elisa regrettait sa moquerie cruelle et involontaire qui l'avait empêché d'aller plus loin avec Martial. Elle avait bien conscience de la déloyauté de ses pensées envers son époux qui n'était pas un mauvais mari mais qui ne savait que se vautrer sur elle dans le lit conjugal sans se soucier de son plaisir à elle.

    Et maintenant, Martial était marié à cette pimbêche de Léonie Lesaunier qui se pavanait à son bras. Quelle réaction aurait Martial si elle lui répétait les méchants propos que sa femme avaient tenus sur lui avant leur mariage et que son beau-père avait répétés au café tout en se vantant d'avoir grugé son futur gendre ? Un rustre et un benêt, voilà comment le considéraient les membres de sa belle-famille.

    Animée de mauvaises intentions, elle s'avança vers le jeune couple.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    «  Tu te souviens de moi, Martial ? »

    En la reconnaissant, le jeune homme piqua un fard monstrueux.

    «  B-b-b-b-bien sûr! Co-co-co co-comment vas-tu, E-e-elisa?

    — Comme tu le vois, répondit-elle en minaudant.

    — Vous vous connaissez ? intervint Léonie d'une voix un peu trop pointue.

    — Bien sûr que nous nous connaissons. Martial a été mon cavalier aux bals du village. Toutes les jeunes filles le voulaient pour cavalier tant il était bon danseur... et déjà très beau ! Tu te rappelles, Martial ?

    — Je-je-je-je ne me rappelle q-q-q-que du bal d-d-d-de mon mariage où j'ai fait d-d-d-danser ma femme ».

    Il avait prononcé ces paroles sans quitter du regard Léonie, qui dit :

    « Viens, je veux te présenter à mon amie Henriette. »

    Et ils s'éloignèrent, plantant là la jeune semeuse de troubles.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Ils durent se séparer en entrant dans l'église, les femmes rejoignant le côté droit qui leur était réservé, les hommes le côté gauche. Elisa, bien décidée à asticoter Léonie, se faufila jusqu'à son banc pour s'asseoir à ses côtés. Elle ne mit pas longtemps avant de verser fielleusement dans l'oreille de sa voisine : 

    « Alors, Martial embrasse-t-il toujours aussi bien? »

    Léonie fixa la péronnelle, profondément choquée. Elle qui avait pourtant l'esprit de répartie se sentait désarmée face à une attaque aussi basse assénée dans ce lieu saint. Elle préféra garder le silence.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Puis, son regard se porta à gauche, sur le côté réservé aux hommes. Martial était concentré sur le prêche du curé en chaire. Le soleil qui entrait par les larges fenêtres éclairait le jeune homme, le coiffant d'une couronne de flammes et faisant chatoyer l'émeraude de ses yeux. Martial était de loin le plus bel homme de l'assemblée et Léonie reçut comme un choc la beauté poignante de ses traits. Comme à chaque fois qu'elle le regardait. Ensuite, elle n'arriva plus à suivre la messe, faisant les répons machinalement, laissant ses pensées vagabonder. « Martial, oh Martial, tu es un véritable mystère pour moi... ». Tant d'ombres voilaient sa personnalité et son histoire.

    La messe se termina comme dans un brouillard et elle se hâta de rejoindre son mari sur le parvis de l'église.

    « Rentrons tout de suite je vous prie ! 

    — Mais... et la c-c-c-confession exigée p-p-p-par monsieur le c-c-c-curé ?

    — Une autre fois. Partons maintenant, s'il vous plaît ! »

    Léonie avait l'air tellement bouleversé que Martial céda aussitôt à la prière de sa femme. Il la prit délicatement par le coude avant de la guider sur le chemin du retour. Elle pesait de tout son poids contre son bras, comme si elle avait abdiqué toute volonté propre.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    A mi-chemin, il s'arrêta pour la questionner sur les causes de son trouble.

    « Je n'ai rien ! Rien, je vous assure... Je veux juste rentrer à la maison. »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    A voir ses traits si pâles, il hésitait à lui confier la décision qu'il avait prise la veille et qui risquait de bouleverser totalement leur vie.

    « Je.... j'ai q-q-q-q-quelque chose à vous d-d-d-dire... »

    Léonie fixa sur lui un regard douloureusement avide. Allait-il lui parler d'Elisa ?

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « Mon ami Attila m'a p-p-p-p-proposé de l'accompagner à un c-c-c-camp de bûcherons ce-ce-cet hiver et je v-v-v-vais accepter...

    — Pourquoi ? »

    Il lui expliqua laborieusement qu'il souhaitait agrandir la ferme pour qu'ils aient leur chambre et un plancher au sol et que c'était une occasion inespérée de se faire entre six cents et huit cents francs en quelques mois.

    « Ne pouvez-vous utiliser l'argent de ma dot ?

    — P-p-p-as si je veux b-b-b-âtir une étable à l'écart....

    — Et vous partiriez quand ?

    — En se-se-septembre...

    — Pour revenir quand ?

    — En m-m-m-m-mai ou juin...

    — Huit mois... Cela va être si long !

    — M-m-m-m-monsieur et madame Fidèle v-v-v-ous aideront. Je-je-je sais que v-v-v-v-ous ne les appréciez p-p-p-as mais ce sont d-d-d-de braves gens... Mais si vous p-p-p-p-préférez, vous p-p-p-p-pourrez passer l'hiver ch-ch-ch-chez vos p-p-p-p-parents !

    — Il est hors de question que je quitte notre maison... C'est juste que... cela va être si long jusqu'à votre retour...

    — V-v-v-vous m’écrirez ? Si v-v-v-vous formez b-b-b-bien les lettres, j-j-j-j-je p-p-p-p-pourrai les lire... Et j-j-j-je vous répondrai p-p-p-par l'intermédiaire da-da-da d'Attila...

    — Oui, je vous écrirai », lui promit Léonie, le cœur brisé par ces mots.

    Martial la prit tendrement dans ses bras tout en lui caressant la joue.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    « V-v-v-vous étiez déjà t-t-t-triste avant cette di-di discussion, p-p-p-p-pourquoi ? »

    Léonie se sentait embarrassée d'aborder avec son mari le problème qui la taraudait et qui le concernait au premier chef. Après tout, s'il avait préféré avant son mariage la compagnie des filles de petite vertu à la sienne, grand bien lui fasse ! Léonie avait au moins sa conscience pour elle. Malgré sa résolution de ne pas accorder d'importance aux paroles venimeuses de cette peste d'Elisa Chasnel, elle ne pouvait s'empêcher de se sentir contrariée à l'idée qu'il ait pu embrasser d'autres femmes avant elle. Depuis l'épisode de l'église, une douleur aiguë lui pinçait la poitrine, refusant de s'estomper. Incongrûment, les mots de sa mère lui revinrent en mémoire : « L'amour viendra peut-être avec le temps... et cela compensera ta frustration actuelle... ». Était-ce donc cela l'amour, ce mélange d'indicible douleur et de douceur ineffable ?

    Avant même d'avoir pu empêcher les mots de franchir ses lèvres, Léonie exigea :

    «  Embrassez-moi comme vous l'avez embrassée, elle...

     — Q-q-q-q-quoi ? »

    En d'autres circonstances, la mine complètement ahurie de son mari l'aurait fait sourire mais elle était déterminée à découvrir ce qui avait laissé à Elisa un souvenir si impérissable.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    «  Oserez-vous me dire que vous ne l'avez jamais embrassée ? Parce que ce n'est pas ce qu'elle me suggérait durant la messe !

    — Oh mon dieu, Léonie ! v-v-v-vous n'êtes p-p-p-pas elle. Elle, je-je-je ne l'ai ja-ja-jamais aimée... »

    Martial se demandait avec angoisse jusqu'où Elisa était allée dans ses confidences. Mais, ayant deviné les affres de sa femme, il tenta de s'expliquer. Or, comment lui dire sans bégayer et de manière intelligible :

    « Les femmes avant vous ne comptent pas, Léonie ! Vous, je vous ai aimé dès le premier regard. Ce jour-là, vous étiez vêtue d'une robe de drap bleu et d'un corsage d'indienne sur lequel tranchait la blancheur éblouissante d'une cravate de dentelle et vos cheveux cendrés coulaient librement dans votre dos. L'or blanc de votre chevelure accrochait si bien les rayons du soleil que je n'ai pu que vous voir et ensuite je suis devenu aveugle à toute autre que vous ? »

    C'était bien sûr impossible, alors il se contenta d'aller à l'essentiel :

    «  D-d-d-dès que je v-v-v-vous ai vue, je n'ai p-p-plus vu que vous !

     — Faites juste comme si j'étais elle ! »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5) 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Martial laissa échapper un soupir ennuyé. Il pensait que c'était une très mauvaise idée de céder aux exigences de sa femme mais celle-ci arborait son air buté des mauvais jours. Mécontent, Martial la fixa en ayant l'air de la mettre en garde mais Léonie soutint crânement son regard. Vaincu, il inclina le visage vers elle, posa une bouche impérieuse sur la sienne. Ce baiser n'avait rien à voir avec celui qu'il lui avait donné le jour de leur mariage, ni même avec celui où ils avaient été surpris par Suzanne dans la cuisine. Aussi peu expérimentée fût-elle, Léonie reconnut qu'il embrassait en homme d'expérience, lentement, savamment, comme pour faire naître des sensations interdites dans son corps. Elle sentit sa main rugueuse et chaude  glisser du creux de sa taille au renflement de sa poitrine. Malgré l'indécence d'une telle caresse, Léonie ne mit pas fin au baiser, soudain attentive aux frissons de plaisir imprévu qui cascadaient le long de son échine. Elle tenta de répondre au baiser de son mari avec une telle maladresse que leurs dents s'entrechoquèrent. Ce fut Martial qui brisa le contact de leurs lèvres en la serrant contre sa poitrine et en enfouissant son visage dans ses cheveux. Et elle resta, là, pendue à son cou, la tête blottie au creux de son épaule, bercée par les battements désordonnés de leurs deux cœurs affolés.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Elle releva brusquement la tête :

    «  Puisque vous allez bientôt partir et pendant si longtemps, vous savez ce qui me ferait plaisir ? Que vous m'emmeniez danser au bal du village. Après tout, nos fiançailles ne se sont pas déroulées vraiment selon les règles et vous ne m’avez jamais fait la cour. Peut-être serait-il temps de réparer cet oubli ? »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (5/5)

    Alors, Martial entreprit, durant les quelques semaines qui les séparaient de son départ, de courtiser sa femme... 

    ________________________________________________________________________________

     * Ce qui s'est joué à quelques semaines car Pépé Mahut est mort avant que Le Petit Ardennais publie en feuilleton Les Trois Mousquetaires à partir du 15 juillet 1883... Mais comme tout un chacun sait, la Faucheuse n'attend pas !

    ________________________________________________________________________________



     PRÉCÉDENT ι SUIVANT


    20 commentaires
  • [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Comme elle lui avait demandé la veille, Martial réveilla sa femme sitôt levé. L'aube pointait à peine, grelottante et déjà noyée de pluie, donnant envie à Léonie de rester enfouie sous les draps. Mais, se rappelant ses résolutions, elle se força à s'extraire de la chaleur du lit.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Martial s'était dirigé vers l'étable pour la nettoyer et Léonie entreprit de préparer le petit-déjeuner : elle mit la soupe à réchauffer et commença à faire revenir dans une grande cocotte un peu de graisse de confit, des champignons secs, de l'ail et du persil, du petit lard. Aux œufs battus, elle ajouta beaucoup de mie de pain et de bouillon. Elle sursauta de surprise quand elle avisa à ses côtés la présence de son mari qu'elle n'avait pas entendu approcher. Il avait fini sa corvée et venait de se laver les mains et le visage à la pompe. Elle pouvait sentir l'odeur du savon flotter jusqu'à ses narines.

    « Sa-sa-sa-ça sent drôlement b-b-b-bon », la complimenta-t-il sur un ton gourmand.

    Elle leva les yeux vers lui qui la dépassait d'une bonne tête. Elle ne cessait de se sentir troublée par la manière dont il remplissait l'espace, comme s'il lui offrait comme sauvegarde la force discrète de son grand corps d'homme. Elle se força à reprendre la préparation du repas en priant pour ne pas le gâter. Avant même qu'elle ait pu protester, Martial s'était mis à dresser la table en sifflotant un air inconnu et joyeux. Enfin, elle servit le tout, bien doré et bien croustillant, dont son mari fit de grosses tranches qu'il distribua équitablement.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Comme d'habitude, le repas se déroula en silence mais ce n'était pas un silence pesant. Léonie réfléchissait à ses tâches de la journée et avait hâte de mettre à exécution ses projets pour cette pièce à vivre qui la contristait tant.

    « Voulez-vous que je vous prépare une collation, M. Lambert ? Demanda-t-elle subitement à son mari, se souvenant de son existence et voulant lui montrer qu'elle se souciait de lui. Si vous ne partez pas tout de suite, j'aurai le temps de vous préparer un solide casse-croûte. A moins que vous ne rentriez pour le déjeuner ? 

    — Je-je-je ne rentrerai q-q-que ce soir... Le reste d-d-d-de ce repas m'ira t-t-t-t-tout à fait ! »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Léonie rassembla les tranches d'omelette intactes, qu'elle enveloppa dans un torchon propre et qu'elle déposa dans un panier où une bouteille de vin, un morceau de fromage et une boule de pain vinrent compléter le tout. Martial vint prendre le panier des mains de sa femme, et il resta un instant debout face à elle, indécis sur le comportement à adopter. Enfin, il posa sa grande main sur l'épaule de Léonie, se pencha vers elle avant d'effleurer ses lèvres d'un baiser puis de se détourner brusquement, les joues en feu. Il ne se retourna pas en passant la porte pour la regarder une dernière fois, malgré l'envie qu'il en avait et qu'elle devinait à la tension de ses épaules et la raideur de son cou.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Puis, elle s'habilla en vitesse, s'occupa pour la première fois du jardin, des ruches, de la basse-cour. Cela lui prit toute la matinée et une partie de l'après-midi. Chez ses parents, qui avaient plusieurs valets de ferme et une domestique, elle n'avait jamais eu à accomplir toutes ces corvées. Enfant, elle s'était bien occupée des poules, puis avait quelques fois gardé les moutons, et enfin, adolescente, sa mère lui avait enseigné tout ce qu'une femme doit savoir pour devenir une parfaite ménagère : les travaux ménagers, la cuisine, la couture, mais fille de laboureurs aisés, elle n'avait pas eu à se commettre aux basses besognes. Luxe suprême, elle avait pu profiter des connaissances de sa mère qui lui avait appris, à elle et ses sœurs, la lecture et l'écriture, car, même si la création d'écoles de filles était autorisée à l'époque de son enfance, leur village n'en possédait pas, n'ayant pas le nombre suffisant d'habitants imposé par la loi.

    Après avoir effectué ses travaux, elle mangea sur le pouce, pressée de se rendre au village mais elle prit tout de même le temps de se préparer soigneusement, déterminée à tenir le rang qui était le sien avant son mariage.

     [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Bien que le soleil tentât de percer timidement les nuages gris, ceux-ci, annonciateurs de pluie, restaient menaçants. Aussi allongea-t-elle le pas sur le chemin qui menait au village.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    En voulant entrer chez le mercier, elle croisa le neveu du maréchal-ferrant, Marcel Lefébure, qu'elle avait éconduit quand il faisait partie des foires de jeunesse et qui ne le lui avait jamais pardonné. C'était lui qui, deux années consécutives, avait décidé le groupe des jeunes hommes à accompagner le mai accroché à sa porte d'une touffe d'épines, signifiant par là qu'elle était une fille méchante. Contrariée par cette rencontre, elle faillit rebrousser chemin, puis choisit de l'ignorer, mais lui, lui tenant galamment la porte dans un geste théâtral, l'apostropha assez fort pour être entendu des chalands.

    « Bonjour, madame Keu-keu-keu-keu, se moqua-t-il en faisant clairement allusion à Martial et son handicap, votre mari bégaie-t-il toujours autant? »

    Léonie frémit sous la raillerie cruelle, ripostant immédiatement dans un élan de tout son être juste et bon :

    « Que voulez-vous, mon mari a l'esprit tellement rapide que sa langue a parfois du mal à suivre ! Dommage que je ne puisse vous retourner le compliment... »

    Et elle s'engouffra d'une démarche altière dans le passage qu'il lui avait préparé, sans lui jeter l'aumône d'un regard, le réduisant à l'insignifiance et la médiocrité de sa personne.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Elle s'efforçait de faire bonne figure devant les autres villageoises, comme si cet incident ne l'avait pas atteinte, alors qu'elle se sentait profondément mortifiée. Elle venait de vivre ce que vivait M. Lambert au quotidien, ce mépris pénible face à son infirmité, cette gêne et cette humiliation continuelles. Elle ressentait beaucoup de peine pour son mari, qui ne méritait pas de telles moqueries. Lui qui était si honnête et si droit ! Si courageux, si travailleur et si gentil...

    Palpant les tissus, elle reprit peu à peu contenance puis, ayant fait son choix et payé son dû, elle s'apprêtait à partir, quand une voix amie se fit entendre :

    « Tiens, c'est toi, Léonie ? »

    La jeune femme se retourna, reconnut son amie Henriette Lebrun qu'elle n'avait pas revue depuis leur mariage respectif. Henriette avait épousé peu avant elle le forgeron du village, Firmin Lefébure qui était le deuxième personnage le plus important du bourg après le meunier. C'était dans sa forge que se rassemblait les nuits d'hiver la société des hommes pour prendre des décisions et débattre des problèmes de la commune. C'était également là où était officieusement désigné le conseil municipal.

    « Bonjour, ma chère Henriette », lui répondit-elle chaleureusement en lui faisant la bise.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Les deux jeunes femmes se dévisageaient avec tendresse, heureuses du hasard qui les mettaient en présence l'une de l'autre. Elles avaient toujours été très proches, s'asseyant ensemble à la messe ou au catéchisme, prenant toujours place avec leurs cavaliers dans le même carré aux bals du village. Elles sortirent de la mercerie en devisant et en marchant ensemble, si bien que Léonie suivit son amie jusque chez elle sans y penser.

    « Pourquoi ne prolongerions-nous pas notre conversation à l'intérieur en buvant un café ?», lui proposa Henriette qui n'avait pas envie de quitter son amie si vite. Elle était en outre curieuse d'en savoir un peu plus sur l'étrange mari que s'était choisie Léonie car elle ne se rappelait pas les avoir jamais vus ensemble.

    Le rez-de-chaussée étant réservé à la forge de Lefébure, elles entrèrent dans la maison par l'escalier extérieur. 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    L'intérieur était cossu et accueillant et Léonie ressentit malgré elle une pointe d'envie. Qui disparut aussitôt quand elle remarqua les marques recouvrant les avant-bras d'Henriette qui venait de quitter son manteau.

    « Je suis tombée dans les escaliers il y a quelques jours », crut bon d'expliquer la jeune femme qui avait intercepté le regard de Léonie. Celle-ci, soucieuse de ne pas contrarier son amie, se tut mais elle avait clairement deviné des traces de maltraitance reconnaissables à l'empreinte visible des doigts et du pouce qui avaient meurtri la chair. A l'expression d'Henriette, Léonie sut que son amie ne lui permettrait pas d'aborder le sujet.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    D'ailleurs, celle-ci se prêtait à ses devoirs d'hôtesse avec une affabilité non feinte. Elle servit le café dans un adorable service en porcelaine, disposa dans une assiette joliment décorée des biscuits parfumés au gingembre et à la cannelle, posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis leur rencontre fortuite :

    « Quelle cachottière tu fais, ma chère Léonie ! Étais-tu déjà engagée à M. Lambert le jour de mon mariage ? »

    Léonie prit le temps de répondre, savourant la première gorgée de vrai café qu'elle buvait depuis ses noces avec Martial Lambert. Le café étant devenue une denrée chère, hors de sa portée désormais, elle en était réduite à faire griller des grains verts de café bon marché mélangés à de la chicorée et quelques graines de lupins qui donnaient, une fois passés au moulin en fer fixé au mur, un liquide noirâtre tout juste bon à réchauffer le ventre.

    « Non pas, Henriette ! Tu sais bien que tu aurais été la première à connaître le nom de mon promis si j'en avais eu un... Disons que mon père m'a annoncé mon mariage avec M. Lambert quelques semaines à peine avant sa célébration ! »

    Henriette sentit les réticences de son amie à continuer sur ce sujet, et comme elle-même ne tenait pas à parler de sa vie conjugale, elle changea habilement de conversation. L'espace d'un instant, elles retrouvèrent la gaie insouciance de leur adolescence, loin des dures réalités du mariage et de son cortège de désillusions. Elles riaient à l'évocation d'un souvenir heureux quand la porte s'ouvrit sur Firmin Lefébure. Léonie sentit son amie se raidir à l'approche du mari, qui vint poser sa main sur son épaule tout en saluant avec courtoisie l'invitée présente.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    « Votre tournée s'est bien passée, mon ami ? demandait Henriette au forgeron, secrètement dépitée de le voir rentré si tôt.

    — Le mieux du monde... Au fait, madame Léonie, vous pourrez dire à votre mari que j'accepte son paiement en bois de chauffage. Qu'il prépare ses outils à réparer pour demain, je finirai mon tour par les Agasses. »

    Pendant la saison morte ou juste avant la période des gros travaux agricoles, Firmin Lefébure avait l'habitude de faire le tour des fermes pour récupérer les outils à réparer. Tous les paysans n'ayant pas les moyens de se racheter des outils neufs, on réparait ceux qui étaient usés aussi longtemps qu'il était possible. Léonie était en train de lui répondre quand elle se rendit compte que la main de Lefébure était toujours posée sur l'épaule d'Henriette. Ce qu'elle avait naïvement pris pour un geste d'affection n'était en fait qu'une manifestation de son autorité toute-puissante sur sa femme. D'ailleurs, celle-ci, incommodée par cette pression eut un bref et involontaire tressaillement, attirant de nouveau l'attention de Léonie sur cette main, qui, elle en était sûre désormais, frappait.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    C'est alors qu'elle remarqua sur le cou de son amie, malgré le col de la chemise, des ecchymoses semblables à celles qui meurtrissaient ses avant-bras.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Elle releva le regard vers Henriette qui avait plaqué un sourire factice sur son visage. De peur d'aggraver la situation, Léonie se força à rester impassible. Malgré l'amabilité dont faisait preuve Lefébure, qui sait à quels excès violents il se livrerait  après son départ s'il se doutait que Léonie avait deviné ? Elle finit par prendre congé en dépit du tourment qui l'assaillait d'abandonner son amie aux mains de cette brute. Mais qu'aurait-elle pu faire pour s'opposer au malheur d'Henriette ? Et d'ailleurs, celle-ci, l'aurait-elle laissée faire ?

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Léonie se sentait impuissante. Elle avait l'impression que son amie portait un masque derrière lequel elle se cachait... comme elle cachait derrière un col de chemise empesé les ecchymoses sombres et violacées qui meurtrissaient son cou. Malgré la présence oppressante de son mari, Henriette avait tenté de donner le change mais ses yeux blessés l'avaient trahie. Quand Léonie eut dépassé les dernières maisons du bourg, elle prit un chemin de traverse qui coupait droit vers sa fermette des Agasses. Une flèche rousse qui traversait la voyette* interrompit sa songerie. C'était un écureuil, signe de malemort et la jeune femme se signa pour conjurer le mauvais œil. Elle reprit sa route, mais presque aussitôt un bruit de cloches porté par le vent d'ouest interrompit sa marche. Cela venait du bourg.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) 

    La grosse cloche sonnait trois coups, annonçant le début de l'Angélus du soir. Léonie joignit les mains, se tourna vers le calvaire le plus proche et commença à réciter dans un murmure la prière dédiée à la Vierge et aux mystères de l'Annonciation: « Angelus Domini nuntiavit Mariæ...Benedicta tu in mulieribus... Per eumdem Christum Dominum nostrum... » tandis que le crépuscule tombait légèrement et qu'une brume enveloppait déjà les aulnes du marais des Hauts-Buttés. Elle prononçait l'angélus mécaniquement, trop perturbée par la découverte des brutalités que Lefébure exerçait sur Henriette ; elle se rendait douloureusement compte que les femmes mariées dépendaient entièrement du bon vouloir de leurs maris : Henriette avait une belle maison accueillante, mais elle était battue par son époux ; sa sœur Suzanne deviendrait l'une des premières dans la hiérarchie du village mais son mari monnaierait chacune de ses faveurs. Son lot à elle était sans doute le moins détestable malgré la pauvreté de son mari et la risée dont il était l'objet - et elle par ricochet. « Amen. » acheva-t-elle avant que le carillon de la plus petite cloche sonnât la fin de la prière.

    A la ferme des Agasses, la vie reprit son cours, monotone. La joie qu'avait éprouvée Léonie à acheter du tissu pour confectionner les rideaux avait été flétrie par son sentiment d'impuissance à venir en aide à son amie Henriette. Malgré tout, elle s'attela à la tâche dès le lendemain ; cela lui prit deux jours pour couper et coudre les voilages. Puis, elle ramena d'une de ses promenades des fleurs sauvages qu'elle mit dans un pot de fer pour égayer la pièce. Mais le cœur n'y était plus. Seul Martial parut enchanté par les changements qu'il découvrit le soir et dont il lui fit compliment en bégayant.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Après le souper, elle éprouva le besoin de se changer les idées, aussi pria-t-elle son mari de lui jouer un air de musique. Martial s'exécuta immédiatement, heureux de complaire à sa femme. Léonie fut à nouveau touchée par son talent à exprimer à travers le violon ce que lui-même ne pouvait dire avec les mots. Puis, il joua une contredanse à sa façon, très gaie, très entraînante. Léonie ne put s'empêcher de battre la mesure avec le pied, et elle regretta qu'un autre ne jouât à sa place pour pouvoir danser avec son mari. Elle se rappelait avec un pincement au cœur le moment où il l'avait fait tournoyer sur l'aire de bal le jour de leur mariage. Elle n'en avait rien montré mais elle avait pris beaucoup de plaisir à être sa cavalière, surprise qu'il fût aussi doué pour la danse. Mais c'était un plaisir éphémère et quant à choisir, Léonie aurait préféré qu'il ne soit pas affecté par ce défaut d'élocution qui la privait du plaisir de la conversation. Elle se sentait d'ailleurs frustrée de ne pouvoir discuter avec lui le soir avant le coucher, de ne rien pouvoir partager avec lui de ses doutes ou états d'âme, de ces petits bonheurs tout simples de la journée. Puis elle se fit la réflexion que, même sans ce handicap, le manque d'instruction de son mari aurait limité leur conversation, ajoutant davantage à sa frustration.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Après cet agréable intermède musical, elle alla chercher le linge à ravauder. Elle avait honte du laisser-aller qu'elle avait montré à son époux ces dernières semaines. Quelles remontrances elle aurait méritées de sa part, lui qui était si dur à la tâche et si infatigable ! Martial, après avoir effectué quelques travaux de vannerie, se coucha alors qu'elle s'abîmait toujours les yeux sur le raccommodage. Le jeune paysan finit par quitter le lit pour venir la chercher.

    « V-v-v-vous aurez b-b-b-bien le temps demain de finir v-v-v-votre ouvrage. P-p-p-profitez que nous n'ayons p-p-p-pas d'enfants pour v-v-vous octroyer q-q-q-quelque repos !

    — Non, protesta Léonie d'une voix têtue. Je me suis assez reposée ces derniers temps. Allez donc vous recoucher ! »

    L'allusion aux enfants l'avait quelque peu affolée car elle avait cru y voir une invitation à accomplir ses devoirs conjugaux. Or, malgré l'affection qu'elle commençait par éprouver pour son mari, elle se sentait encore meurtrie d'avoir été l'objet de cette transaction commerciale dont elle le tenait pour responsable. Martial, de son côté, bien loin de se douter du malaise de sa femme, lui ôtait doucement l'ouvrage des mains, la conduisait jusqu'au lit.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Puis il souleva les couvertures, l'invita à s'y glisser avant de la rejoindre et de refermer son bras autour de sa taille. Il enfouit son visage dans les cheveux dorés tout en se tenant tout contre elle. Son corps épousait si parfaitement le sien qu'elle pouvait sentir les muscles durs de son ventre et de ses cuisses contre son dos et ses jambes. Elle se sentait terriblement gênée par cette proximité sans toutefois oser esquisser le moindre geste pour s'éloigner. Puis, à la respiration plus lente de son mari, elle comprit qu'il s'était endormi, et ce constat la détendit, même si le sommeil mit du temps à l'emporter.

    Le même rituel se répéta les nuits suivantes. Martial semblait se contenter de cette privauté qu'elle lui consentait et qui la troublait de plus en plus alors même qu'il ne se passait rien. Dans le même temps, elle lui savait gré des efforts nouveaux qu'il faisait à la table du petit-déjeuner ou du souper pour lui parler. Léonie, de son côté, tentait, par ses questions, de mieux le connaître, mais il s'enfonçait invariablement dans un silence buté dès qu'elle abordait le sujet de son passé ou de sa famille. Leur bavardage finissait par tourner court mais au moins, son mari tentait de rendre leurs tête-à-tête moins monotones.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Léonie eut bientôt l'idée d'aller vendre au bourg le lait frais tiré de leurs deux vaches. Elle y allait au petit matin afin d'être revenue à temps pour le passage du herdier**, qui, vers huit heures et à partir de la mi-avril, emmenait les vaches des habitants en forêt pour paître les herbes sauvages. Après la Toussaint, quand la mauvaise saison serait revenue obligeant les vaches à rester à l'étable, elle pourrait effectuer une deuxième tournée de lait vers quatre heures de l'après-midi. Martial avait fabriqué une petite charrette à laquelle était attelé Gambetta et où étaient entreposées les bidons de lait ainsi que l'écuelle à boire du chien. Léonie, ravalant sa fierté, faisait du porte à porte et ramenait ses trente sous par jour les fois où les vaches donnaient généreusement du lait. Elle s'était constituée une clientèle attitrée, évitant soigneusement les personnes qui lui causeraient trop de honte à servir.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Ce jour-là quand elle rentra de sa tournée, elle trouva Martial adossé au comptoir de la cuisine, l'air perdu dans ses pensées. Léonie aurait bien aimé en franchir le seuil. Son mari regrettait-il son mariage avec elle, qui n'était même pas vraiment sa femme ? Comment arrivait-il à trouver ces trésors de patience, cette douceur envers elle jamais démentie alors qu'elle ne pouvait être qu'une déception pour lui ? Le soupir qui lui échappa le tira de sa rêverie.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Il lui sourit, saisit doucement ses coudes pour la rapprocher de lui. Elle se retrouva accidentellement entre ses cuisses, dans une position qu'elle jugea scandaleusement indécente. Elle se raidit instinctivement, mais comme il ne faisait pas mine de resserrer son étreinte, lui laissant toute latitude de se reculer, elle resta finalement à sa place.

    « C-c-c-comment s'est p-p-p-assée votre t-t-t-tournée ? »

    Léonie, troublée par le contact de son corps, se trouvait dans l'incapacité de répondre. Elle sentait la chaleur de ses mains sous ses coudes se diffuser dans sa propre chair. Cette sensation lui rappelait celle de son mariage quand Martial avait plaqué sensuellement ses deux mains chaudes sur sa nuque et sur sa taille pour lui donner le baiser du marié. Elle avait ressenti ce même trouble. Attendant sa réponse, Martial la fixait de ses magnifiques yeux pers à l'expression toujours si bienveillante et dans lesquels elle eut l'impression de se perdre. Une de ses mains était posée sur l'épaule du jeune homme, comme pour garder une distance respectable, mais comme elle bougeait pour raffermir sa prise, elle perdit l'équilibre et son buste s'écrasa sur le torse dur de son mari.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)  [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Ce fut comme un signal et Martial pencha sa tête vers la sienne avant de s'arrêter en chemin pour quêter son accord. Alors Léonie ferma les yeux en signe d'assentiment et les lèvres de Martial s'appuyèrent sur les siennes. C'était un baiser doux, léger, respectueux, plein de promesses à venir mais qui n'avait déjà plus rien à voir avec celui, timide et maladroit, de leur mariage. Bien qu'une étrange sensation se propageât au creux de son ventre, Léonie n'osait lui rendre son baiser et au moment où elle se décidait, des coups frappés avec vigueur à la porte les interrompit.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    « Entrez ! » cria-t-elle tout en se reculant vivement. Elle était surprise de se sentir contrariée par cette interruption, mais elle le fut davantage en voyant s'avancer sa sœur aînée dans l'unique pièce à vivre. Suzanne s'arrêta seulement après quelques pas, les lèvres pincées en un rictus de dégoût. Léonie ne savait pas si cette réaction était due à l'aspect misérable de la pièce ou à leur étreinte qui ne s'était pas assez rapidement dénouée.

    « Maman m'a demandé de t'apporter cette galette au sucre , expliqua Suzanne en tendant son panier.

    — J-j-j-j-je vous laisse d-d-d-discuter entre fi-fi-filles », annonça Martial en se redressant.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Mais il restait près de sa femme, hésitant sur la manière de prendre congé. Enfin, il se décida à effleurer d'une caresse la joue de Léonie, lui sourit tendrement avant de laisser les deux sœurs ensemble. Celles-ci s'observaient en chien de faïence. Suzanne prolongea ce duel silencieux en laissant son regard fureter dans chaque recoin de la pièce ; elle en enregistrait tous les pauvres détails, son visage se décomposant au fur et à mesure.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    « Je me demande comment tu peux accepter de vivre dans de telles conditions rudimentaires... ne put s'empêcher d'attaquer Suzanne, consternée de découvrir à quel point sa sœur avait régressé dans l'échelle sociale. Avec des animaux..., continua-t-elle, écœurée. Comme un animal ! M'étonne pas que maman s’inquiète pour toi ! Il paraît que tu lui as dit que tu vivais un véritable calvaire... »

    Léonie était trop choquée par ces paroles pour réagir immédiatement. Elle savait sa sœur prompte à parler sans réfléchir mais elle ne l'aurait pas cru capable de lui piétiner ainsi le cœur et l'âme. Enfin, elle retrouva l'usage de la parole :

    « Je n'ai jamais dit que... De toute façon, tu ne sais pas ce que tu racontes ! Je te défends de médire ainsi de la maison de mon mari qui est un homme bon et respectueux. Plus que ne le sera jamais ton Gontran avec tout son argent...

    — Remets-toi, je ne pensais pas à mal. Tu sais, je suis de ton côté ! »

    Léonie reconnut en son for intérieur que Suzanne était effectivement plus écervelée que méchante.

    « Si tu es de mon côté, ne parle plus jamais ainsi de mon mari ! Il ne mérite pas ton mépris...» 

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

     [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Martial, de son côté, avait entendu sans le vouloir la conversation des deux sœurs, ou tout du moins le début. Au mot « calvaire », il avait pressé le pas vers le couvert des bois à quelques jets de pierre de la fermette, et même bien à l’abri de la forêt, il avait continué à marcher longtemps, avant de se laisser tomber au pied d'un tremble et d'éclater en sanglots, toute honte bue. Peu importait à cet instant qu'il était indigne pour un homme de pleurer mais il se sentait si misérable et si humilié. Il n'avait plus jamais pleuré depuis la mort de sa mère quand il avait neuf ans. Mais entendre critiquer la ferme de Pépé Mahut, l'endroit où il avait connu le début du bonheur, où il avait trouvé la sécurité et l'affection bourrue du vieil homme qui les avait recueillis sa sœur et lui à un moment où leur vie avait failli basculer dans un sordide sans retour, c'était comme leur dénier le droit à la dignité humaine, et pire, c'était comme cracher sur la mémoire de cet oncle bien-aimé. « Comme un animal », « un véritable calvaire » ! Voilà ce qu'était obligée d'endurer Léonie par sa faute. Le froid qui tombait lui fit reprendre conscience de l'endroit où il se trouvait. Il se leva pesamment, marcha au hasard ; il répugnait à rentrer chez lui pour lire dans les yeux de sa femme tout le mépris qu'il lui inspirait.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Sans même s'en rendre compte, ses pas le portèrent jusqu'au bourg. Devant l'auberge, Martial hésita un long moment, mais, pour la première fois depuis longtemps, il éprouvait le besoin de se retrouver en présence d'autres êtres humains. Même sans leur parler. Même s'il devait subir leurs moqueries habituelles. Ce serait toujours un dérivatif à la douleur intolérable qui lui broyait la poitrine.

    Alors, il poussa la porte de l'estaminet.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

     [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Le cabaret, ce soir-là, n'était qu'à moitié plein, mais déjà plein de fumée et de bruit, retentissant de la joie épaisse des pauvres gens. Des jeunes, au fond, chantaient ; des vieux, à la peau parcheminée, au menton tremblant, buvaient lentement, prenant garde à ne pas verser le contenu de leur verre qu'ils reposaient prudemment sur le comptoir ; d'autres, jouaient aux cartes en riant fort. Martial s'installa à une table isolée.

    Une épaisse buée encrassait les carreaux de la fenêtre en face de lui ; au-dehors, il s'était remis à pleuvoir.

     « Comme un animal », « un véritable calvaire » ! Voilà comment on le considérait... et voilà pourquoi Léonie ne serait jamais totalement sa femme ! Il comprenait mieux maintenant sa gêne et sa retenue quand il tentait un geste tendre à son égard. Pourtant, il avait cru que leurs relations s’amélioraient doucement, qu'une certaine complicité s'installait entre eux, faite de respect et d'attente, mais apparemment, seul le sentiment de son devoir guidait la conduite distante de Léonie. Et certainement pas le début d'un abandon. Jamais dans sa vie d'homme, il n'avait souffert de son isolement avec autant de violence. Il se recorda ses chers disparus. Morte la mère si douce et si bonne, mort le fiancé de sa sœur pour l'avoir remplacé sur le métier en marche alors qu'il était paralysé par la peur, morte la Lucie, sa sœur aînée, qui l'avait tant choyé, morts la Marie et le petit Jacques  si tristes d'être de ce monde, mort son grand-oncle bien-aimé qui lui avait légué sa ferme et le goût du bonheur. Ne lui restait plus que sa sœur Marthe, si dévouée et si courageuse mais qui vivait à la ville et qu'il ne voyait au mieux qu'une fois par mois...

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    « Qu'est-ce que je vous sers, Lambert ? » lui demandait le patron du café, d'une voix un peu rogue.

    Martial sursauta, dérangé dans sa rêverie mélancolique.

    « Ce q-q-q-que vous avez d-d-d-de plus fort !

    — Une absinthe, une ! » Cria Antonin Chasnel à la patronne après avoir reniflé de dédain.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    On lui apporta rapidement un verre haut et large au fond duquel gisait un liquide vert anisé. Puis on versa de l'eau glacée goutte à goutte sur un sucre posé sur une cuillère percée, elle-même placée sur le verre afin d'exhaler les arômes de la liqueur. Martial, en voyant l'absinthe se troubler progressivement, ne fut plus sûr de vouloir l'ingurgiter, mais les mots cinglants lui revinrent en mémoire - « comme un animal », « un véritable calvaire » - et il porta le verre à ses lèvres, espérant y trouver l'oubli. A la première gorgée, il faillit recracher le spiritueux, à la deuxième, un bien-être chaleureux se communiqua à tout son corps, à la troisième, il se sentit le cœur grisé, à la dérive. Deux masses s'affalèrent brusquement à sa table le sortant de sa bienheureuse torpeur. C'était Isidore Huart, cloutier de son état, et son compère de beuverie, Zéphirin Malcotte, le garde-champêtre qui avait été l'un de ses témoins de mariage.

    « Ça alors ! Martial Lambert ! S'écriait Isidore d'un ton ébahi. C'est la première fois qu'on te voit au cabaret, gamin, comment se fait-ce ? C'est la Léonie qui t'a fait des misères ?

    — Faut dire, qu'elle est aussi orgueilleuse que son père, elle doit pas être facile à vivre ! Et pis, elle doit être comme toutes les autres femmes : chattemite avant le mariage, mégère juste après...

    — Ne pa-pa-pa-parlez pas d-d-d-de ma femme c-c-c-comme ça !

    — C'est vrai, tais-toi donc Zéphirin, tu vois bien que tu fais de la peine au gamin ! La Léonie, elle est peut-être fière comme Artaban, mais elle a le cœur sur la main... Je me souviens quand ma bonne femme a reçu sur la tête une ardoise échappée d'un toit en réparation et qu'elle a dû garder la chambre quelques jours, eh ben, la Léonie est passée chez moi préparer la soupe du soir et s'occuper de mes enfants jusqu'à ce que la Georgette soit rétablie... Pour sûr, gamin, ta femme, elle aime les chiards et saura s'occuper de ceux que tu lui feras !

    — Oui, oui, oui, confirma Zéphirin qui ne voulait pas être en reste et tenait à se rattraper, elle est en plus loyale , la Léonie ! L'autre jour, elle a joliment rabattu le caquet au fils Lefébure qui s'était moqué de toi... Ah ça, j'aurais pas aimé être à sa place à çui-là ! Surtout que depuis, il se fait gaudir à chaque rencontre... Cré vains dieux, ça lui apprendra à être aussi gourdiflot !

    — Ma femme a p-p-p-pris ma d-d-d-défense ? » S'étonna Martial, incrédule.

    Et Zéphirin se lança dans l'histoire que tous les villageois se répétaient en riant depuis une semaine. Egayé par son propre bavardage, le garde-champêtre voulut payer sa tournée. Puis, ce fut le tour d'Isidore Huart. Et Martial se sentit obligé de payer la sienne. Zéphirin, ancien soldat d'Afrique, les régalait de ses anecdotes, pérorant sur ses campagnes, réelles ou imaginaires.

    « Vous ai-je parlé des requins qui infestent la rade d'Alger ? Croyez-moi si vous voulez mais voilà-t'y pas qu'un jour que nous nous baignions, une de ses sales bêtes a coupé le « zobi » à un de mes camarades... Parfaitement ! Même que la mer s'est toute teintée de sang... Et j'vous ai raconté la fois ousque j'avions...»

    Ils vidèrent ainsi plusieurs bouteilles. Martial et ses deux compagnons de beuverie quittèrent l'auberge vers dix heures. Dehors, des flocons de neige printaniers les accueillirent sans les dégriser.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5) [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Magnifiquement saouls, ils battaient la route, se soutenant mutuellement, portés de-ci de-là par un petit vent du nord. Zéphirin, que le récit de ses années de soldat avait rajeuni, chantait à tue-tête des chants militaires très obscènes. Enfin, vint un moment où Martial dut s'accoter, le front dans la main, secoué par des hoquets de plus en plus rapprochés ; il finit par vomir dans le fossé. Ses camarades le relevèrent chacun par un côté, et ils repartirent d'une démarche vacillante.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    « Ah, sacré nom de Dieu de nom de Dieu de saloperie de putasserie de vache ! S'échauffait Zéphirin, trahi par les lois de l'équilibre. Qui m'a foutu des sales chemins pareils ? Et même pas droits ! C'est encore ce feignant de cantonnier qui aura salement mal fait son travail ! Ah, tonnerre de Dieu ! »

    Repris par un chavirant mal de cœur, Martial se laissa tomber sur une pierre, l'estomac en révolution. Et il laissa derechef une trace de son passage. Ils durent faire ainsi plusieurs haltes avant d'arriver aux Agasses. Les trois hommes n'en menaient pas large, ne sachant quel accueil leur réserverait Léonie.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Enfin, Isidore, courageusement, se décida à frapper, et la femme de Martial s'encadra dans le chambranle, en chemise de nuit, l'air inquiet d'avoir attendu si longtemps le retour de son époux.

    « Ne soyez pas trop dure avec votre homme, Léonie, bafouillait Isidore d'une voix pâteuse, le pauvre avait bien de la peine... Et.. euh... on a essayé de lui remonter le moral comme on a pu, voyez-vous !

    — De la peine ? Et pourquoi donc ? Mon Dieu, dans quel état me le ramenez-vous ! Il est trempé et tout crotté », grondait Léonie en découvrant la mise de son mari.

    Elle s'approchait pour lui enlever sa veste quand la forte odeur d'alcool la fit reculer d'un pas.

    « Ne vous inquiétez pas, m'ame Léonie, on va l'aider à se mettre au lit ! »

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    Mais ce faisant, ils renversèrent les chaises, firent tomber les marmites et provoquèrent un tel tapage que Léonie s'empressa de les mettre à la porte. Quand elle se retourna, Martial s'était endormi et ronflait comme une forge. Elle finit de le déshabiller en soupirant, préoccupée par cet écart inhabituel. Qu'avait déjà dit sa mère à propos de Martial ? Qu'il ne fréquentait pas le cabaret où venait s'enivrer la plupart des hommes du village ? Et Léonie se prit à espérer que cette soirée de soûlerie ne devienne pas une mauvaise habitude. Puis elle se recoucha, se tenant le plus éloignée possible de Martial et des vapeurs d'alcool qu'il exhalait.

    [DC] Printemps 1885 - Martial & Léonie (4/5)

    ________________________________________________________________________________

    * voyette : patois ardennais signifiant petit chemin

    **herdier : pâtre communal qui conduit la herde (troupeau de vaches) chaque jour dans les bois appartenant au village 

    ________________________________________________________________________________

    PRÉCÉDENT ι SUIVANT


    20 commentaires
  • Courons sous la pluie...

    Martial aime les joies simples de la vie...sarcastic


    4 commentaires



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires